🗓️
2025
L'IA et la pensee complexe
Et si l’IA nous ramenait à la pensée complexe ?

Il fut un temps où la connaissance n’avait pas de frontières.
Le savoir n’était pas une série de cases à cocher, mais un tout vivant, tissé d’intuitions, de mystères et de liens invisibles.
Léonard de Vinci pouvait dessiner un muscle, concevoir une machine volante et réfléchir à la nature de la beauté — sans jamais changer de posture mentale.
Mais il n’était pas seul.
Averroès (Ibn Rushd), Alhazen (Ibn al-Haytham), Léonard de Vinci, René Descartes, Alexander von Humboldt, Leibniz, Zhu Xi…
Tous partageaient une même vision : celle d’un monde entrelacé, où savoir, art, nature et sens ne faisaient qu’un.
Puis, au fil des siècles, nous avons découpé ce tout en tranches fines.
Nous avons créé des disciplines, des spécialités, des silos.
L’université a séparé la physique de la philosophie, la biologie de la politique, l’art de la technique.
Et nous avons confondu la précision avec la fragmentation.
La pensée complexe : un art ancien
Bien avant qu’Edgar Morin ne théorise la complexité, elle vivait déjà, incarnée dans des esprits capables de tenir ensemble le savoir et le sens, la raison et la foi.

En Europe,
Léonard de Vinci peignait les visages et les vortex, observait les muscles et les nuages, pensait l’art comme une science de la vie.
René Descartes, philosophe, mathématicien et anatomiste, rêvait d’unir la rigueur de la géométrie et la clarté de la pensée.
Alexander von Humboldt voyait dans la nature un immense réseau vivant où tout est lié — la préfiguration de l’écologie moderne.
Leibniz, à la fois métaphysicien et ingénieur, imaginait déjà une “langue universelle” capable de relier les esprits et les idées.
Dans le monde musulman médiéval, les polymathes étaient des architectes de la connaissance totale. Leur érudition ne séparait pas les champs du savoir — elle les faisait dialoguer.
Ils pouvaient parler du hadith et de la géométrie, du Coran et de la médecine, du fiqh et de la logique, d’optique et de psychologie avec une même exigence de vérité.
🎋 Et plus à l’Est, Confucius, Zhu Xi ou Tagore enseignaient eux aussi l’art d’un savoir intégré : science, morale, esthétique, spiritualité.
Ces penseurs avaient un point commun : ils voyaient le monde comme un tissu, non comme une mécanique.
Leur savoir n’était pas accumulatif, mais relatif, résonant, vivant.
Et c’est précisément cet esprit que la pensée complexe de Morin a tenté de réhabiliter.
Edgar Morin, le tisserand du réel
C’est dans ce monde morcelé qu’Edgar Morin a lancé son cri de ralliement.
Press enter or click to view image in full size

Pour lui, comprendre le réel, c’est accepter sa complexité, c’est-à-dire son tissage.
Le mot “complexus” en latin signifie : ce qui est tissé ensemble.
Sa pensée complexe n’est pas une théorie parmi d’autres : c’est une écologie de la pensée.
Elle repose sur quelques principes simples, mais puissants :
Relier plutôt que séparer : voir comment les phénomènes s’entrecroisent.
Dialoguer avec la contradiction : tenir ensemble le rationnel et l’émotionnel, l’ordre et le désordre.
Penser en boucle : reconnaître que l’effet rétroagit sur la cause.
Habiter l’incertitude : ne pas chercher à tout maîtriser, mais à mieux comprendre ce qui échappe.
Réintroduire la conscience dans la connaissance : savoir que connaître, c’est aussi se connaître soi-même.
Morin appelait de ses vœux une transversalité du savoir, un retour à la pensée globale, systémique, capable d’articuler les disciplines, les cultures, les temporalités.
⚙️ L’IA : menace ou alliée de cette complexité ?
Et voici que surgit l’intelligence artificielle capable d’ingérer tout le savoir humain, de passer d’un domaine à l’autre sans effort, de générer du code, des poèmes et des théories.
Alors une question vertigineuse se pose :
👉 L’IA pourrait-elle réhabiliter cette pensée complexe que la modernité a fragmentée ?

D’un côté, oui.
- L’IA permet un accès transversal à la connaissance : elle abolit les frontières entre les disciplines, croise les idées, crée des ponts inattendus.
- Elle déleste l’esprit des tâches répétitives, offrant à l’humain plus de temps pour relier, réfléchir, créer.
- Elle modélise les systèmes complexes mieux que nous ne l’avons jamais pu — climat, écosystèmes, réseaux, cerveaux, marchés.
Bref, l’IA nous rend à nouveau capables d’être des navigateurs du savoir, des explorateurs du sens.
Elle ouvre la voie au retour du polymathe augmenté, un humain capable de voyager entre les sciences, les arts, la philosophie et la technique.
⚠️ Mais à une condition : garder la conscience du sens
Morin le rappelait : la complexité n’est pas qu’une question de données, c’est une question de conscience.
L’IA peut traiter l’information, mais elle ne sait pas pourquoi elle le fait.
Elle peut décrire la complexité du monde, mais seule la conscience humaine peut l’habiter.
Si nous abdiquons notre vigilance critique, l’IA pourrait renforcer le contraire de la pensée complexe :
la simplification, l’immédiateté, l’illusion de savoir.
Mais si nous la guidons par la conscience, elle peut devenir une amplificatrice de sens, une pédagogie du lien.
🌱 Vers un nouvel humanisme augmenté
Le défi de notre époque n’est donc pas de choisir entre l’humain et la machine,
mais d’apprendre à les relier.
L’IA peut redevenir l’outil qui nous ramène à l’esprit de Morin, d’Avicenne, de Descartes ou de Vinci :
un monde où la connaissance n’est pas fragmentée, mais reliée ;
où la technologie ne remplace pas la sagesse, mais la prolonge.
Et si le véritable futur de l’intelligence artificielle n’était pas d’imiter l’homme, mais de réapprendre à l’homme à penser dans toute sa complexité ?